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Le monsieur du septième rang
Mes mardis de cinéma en version originale, seule, toujours dans le même fauteuil. Un inconnu qui épluche des mandarines dans le noir et un film flou que personne n'avait remarqué.

Le mardi, je vais au cinéma seule. Je le fais depuis que j'ai emménagé à Russafa, il y a quatre ans. Au début, c'était une question d'argent, parce que le mardi la place est moins chère, et puis c'est devenu autre chose. Marta ne vient jamais. Elle dit que lire des sous-titres, c'est du travail, et qu'elle corrige déjà bien assez de choses dans la semaine sans corriger en plus les acteurs. Alors j'y vais, à vélo, aux Babel, et je m'assois toujours au même endroit : sixième rang, fauteuil quatre, à gauche de l'allée.
Je n'ai pas choisi ce fauteuil pour une raison particulière. C'est le premier qu'on m'a donné, voilà tout. Je suis comme ça avec les fauteuils, les tables de café et le côté du lit. Prendre une habitude ne me coûte presque rien ; en changer me coûte une fortune.
Les habitués
Quand on va au cinéma tous les mardis pendant quatre ans, on finit par connaître des gens qu'on ne connaît pas. Il y a un couple d'une cinquantaine d'années qui se dispute à voix basse pendant les bandes-annonces et se prend la main dès que la lumière s'éteint, comme si les deux faisaient partie du même rituel. Il y a un garçon avec un petit carnet qui prend des notes dans le noir, je ne sais pas comment, et qui ne rit jamais, même devant une comédie. Et il y a un monsieur. Le monsieur du septième rang.
Le monsieur du septième rang s'assoit juste derrière moi, un peu sur la droite. Il doit avoir plus de soixante-dix ans, il porte toujours une casquette en velours côtelé qu'il enlève en s'asseyant et un gilet gris boutonné jusqu'en haut, quel que soit le temps. Et dès que le film commence, il épluche un fruit. L'été, c'était une pêche, qui ne fait pas de bruit mais qui sent. D'octobre à mars, une mandarine. Je le sais parce que, depuis quatre hivers, je sens la première mandarine de la saison dans la salle deux des Babel, dans le noir, juste au moment où le film commence à devenir sérieux.
Nous ne nous étions jamais parlé. On se saluait d'un signe de tête quand la lumière revenait, comme deux voisins de palier qui ne connaissent pas leurs prénoms.
Flou
Ce mardi, j'y suis allée après être passée chez ma grand-mère, et avec le frein arrière enfin réparé, ce qui m'a permis d'arriver avec cinq minutes d'avance au lieu d'arriver le cœur au bord des lèvres. On passait un film coréen de presque trois heures sur une famille qui tient un restaurant de nouilles et qui ne se parle plus. Nous étions onze dans la salle. J'ai compté.
Au bout de dix minutes, j'ai senti la mandarine. La première de la saison. J'ai souri dans le noir comme une idiote.
Au bout de vingt minutes, le monsieur s'est levé. J'ai pensé qu'il allait aux toilettes, ou que le film ne lui plaisait pas, ça arrive aussi. Il est sorti par la porte du fond, sa casquette à la main, et il a mis un moment à revenir. Et là, sur l'écran, il s'est passé une chose que je n'arrive pas bien à expliquer : l'image est devenue plus nette. Pas beaucoup. Comme quand on nettoie ses lunettes sans savoir qu'elles étaient sales. Tout à coup, on voyait les fils du tablier de la mère, la vapeur de la marmite, les petits chiffres d'un calendrier accroché au mur du restaurant.
Je ne m'étais pas rendu compte que c'était flou. Personne ne s'en était rendu compte. Le couple se tenait toujours la main, le garçon prenait toujours ses notes.
Trente et un ans
À la fin, quand la lumière s'est rallumée, le monsieur remettait sa casquette et moi, qui me sentais courageuse ce soir-là sans savoir pourquoi, je lui ai demandé s'il était allé dire quelque chose en cabine. Il m'a regardée un peu surpris, comme s'il ignorait que je savais parler.
Il m'a raconté qu'il avait été projectionniste pendant trente et un ans dans un cinéma de la Gran Vía qui est devenu une salle de sport. Qu'à l'époque on faisait la mise au point à la main, en regardant par une petite lucarne, et qu'il ne peut toujours pas voir une image un peu molle sans que les mains le démangent. Que le garçon de la cabine est gentil, mais que maintenant tout est numérique et que les gens croient que le numérique ne devient jamais flou. « Ça devient flou, m'a-t-il dit. C'est juste que personne ne le dit. »
Je lui ai dit que je ne l'avais pas remarqué avant qu'il le règle. Il a haussé les épaules. « Évidemment. C'est comme ça pour presque tout. »
Il s'appelle Vicente. Je le sais parce qu'à la sortie, la dame de la caisse lui a dit « À mardi, Vicente », et qu'il a répondu « Si Dieu le veut, et la mise au point aussi », ce qui doit être sa phrase de chaque semaine, parce qu'elle n'a même pas ri.
J'étais déjà en train de détacher mon vélo quand il est revenu vers moi en fouillant dans la poche de son gilet, et il m'a donné une mandarine. Une petite, avec encore une feuille collée à la queue. « Pour la route », a-t-il dit. Et il est parti à pied en descendant la rue, la casquette sur la tête et les mains dans le dos.
Je ne l'ai pas mangée en route. Je l'ai gardée dans le panier, où elle roulait d'un côté à l'autre à chaque bosse, et en rentrant je l'ai posée sur mon pupitre, à côté de la partition du Haydn que je travaille. Hier matin, je l'ai mangée sur le balcon, en pyjama, avec le premier café. Elle était acide, comme celles du début de saison.
La peau est toujours sur le pupitre. Ce matin, en ouvrant l'étui pour travailler, toute la pièce sentait la salle deux.


