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La mocadorà de ma grand-mère
Un 9 octobre, un foulard de soie rempli de fruits en pâte d'amande, un vélo sans frein arrière et la coutume que mon grand-père n'a jamais manquée.

Le 9 octobre, c'est férié à Valence. On fête l'entrée de Jaume I dans la ville en 1238 : défilé avec la Senyera dans le centre, fusées, discours et drapeaux aux balcons. Mais chez nous, le 9 octobre a toujours voulu dire autre chose : le jour où mon grand-père offrait une mocadorà à ma iaia, ma grand-mère.
Pour ceux qui ne sont pas d'ici : une mocadorà, c'est un foulard, en soie ou en coton brodé, noué par ses quatre coins et rempli de petites figurines en pâte d'amande en forme de fruits et de légumes. Des poires, des oranges, des bananes, une pastèque de la taille d'une noix, des poivrons rouges tout brillants. Et deux pièces qui ne doivent jamais manquer : la piuleta et le tronador, deux pâtes d'amande allongées en forme de pétard, parce qu'on raconte qu'on a tiré des fusées quand Jaume I est entré dans la ville. C'est la Saint-Valentin valencienne, celle de Saint-Denis, et c'est bien mieux que la Saint-Valentin parce que ça se mange.
Cinquante et un foulards
Mon grand-père a offert une mocadorà à ma iaia Pepa tous les ans depuis leurs fiançailles. Cinquante et un ans d'affilée, dont une fois depuis l'hôpital, avec le foulard acheté par ma mère et la carte écrite de sa main tremblante. Ma iaia garde tous les foulards dans le tiroir du bas du buffet, pliés, sentant la vieille pâte d'amande et la naphtaline. Ceux des premières années sont en coton fin à fleurs. Ceux des années quatre-vingt ont des couleurs que je ne saurais pas décrire.
Depuis sa mort, il y a trois ans, c'est moi qui apporte la mocadorà. Personne ne l'a décidé. Le premier 9 octobre sans lui, ma mère travaillait, mon oncle était en Allemagne, et je suis passée devant une pâtisserie de Russafa à la vitrine pleine de foulards et de fruits colorés, et je me suis arrêtée net sur le trottoir comme si quelqu'un m'avait appelée. Je suis entrée. J'ai dépensé trente-deux euros, ce qui ce mois-là était une fortune. Depuis, c'est à moi.
Sans frein arrière
Cette année, je l'ai achetée jeudi après-midi, après mes cours, dans la même pâtisserie de la rue Sueca. La dame du comptoir me connaît maintenant et me demande « Comme d'habitude, pour la iaia ? » comme si j'étais une vieille dame avec ses manies. Un foulard bleu avec de petits oiseaux, huit fruits, la piuleta et le tronador. Elle l'a enveloppée dans du papier de soie et me l'a tendue à deux mains, comme un bébé.
Vendredi, le 9, je suis allée au Cabanyal à vélo avec la mocadorà dans le panier avant, glissée en plus dans un sac en toile, au cas où. Le problème, c'est que le frein arrière ne marche toujours pas. Il est sur ma liste de choses à faire depuis l'été, sur un post-it collé au frigo que Marta a commencé à corriger au stylo rouge, comme une copie. J'ai donc fait tout le trajet en freinant uniquement avec celui de devant, très lentement, la main crispée, terrifiée à l'idée qu'à un feu rouge le vélo se cabre et que la pâte d'amande s'envole sur l'avenue du Port. J'ai mis deux fois plus de temps. Je suis arrivée avec l'avant-bras droit engourdi.
Les poires, on ne les mange pas
Ma iaia habite rue de la Reina, dans la maison de plain-pied à la façade d'azulejos verts où ma mère est née. Elle a quatre-vingt-quatre ans, entend moins qu'elle ne le dit et plus qu'on ne le croit, et ouvre toujours la porte avant qu'on sonne, parce qu'elle reconnaît le bruit de mon vélo sur les pavés.
Elle a ouvert le foulard sur la toile cirée de la table de la cuisine, doucement, en défaisant les nœuds avec des doigts qui ne vont plus aussi vite. Elle a regardé les fruits un par un. Elle a pris la poire, l'a retournée pour l'examiner par-derrière et a dit, comme chaque année : « Celle-là, ils l'ont faite à la va-vite. » Je ne sais pas ce qu'elle voit dans les poires. Pour moi, elles sont toutes pareilles.
Ensuite elle m'a demandé des nouvelles du violon, de Marta, si je mangeais bien, si j'avais un copain. À la dernière question j'ai répondu non et elle a dit « Millor », tant mieux, ce qu'elle me répond à chaque fois, et je ne sais toujours pas si c'est une blague. On a goûté avec un café au lait et des petits biscuits trempés dedans, parce que les fruits en pâte d'amande ne se mangent pas le jour même. C'est la règle de la maison. On les pose sur une assiette en haut du buffet et on les regarde pendant une semaine. Puis on les mange petit à petit. La piuleta et le tronador en dernier.
Au moment où je partais, elle a ouvert le tiroir du bas pour ranger le foulard vide de l'an dernier, qui traînait encore sur la table, et je l'ai vu : la pile de foulards pliés, cinquante et un de lui et trois de moi par-dessus, comme des couches de terre. On reconnaît les miens. Ils sont plus gais. Mon grand-père, apparemment, avait un goût épouvantable et une ponctualité parfaite.
Le lendemain, j'ai joué à un mariage à Sagonte et, si quelqu'un se pose la question, l'archet a tremblé, mais un peu seulement. J'en parlerai peut-être un autre jour.
Aujourd'hui, mardi, je suis repassée rue de la Reina en allant au cinéma, et par la fenêtre on voyait l'assiette sur le buffet. L'orange et la pastèque avaient disparu. La poire était toujours là, toute seule, avec sa précipitation.


