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Le mariage de la corde cassée
Trente-huit degrés dans une masia près de Llíria, onze Canons de Pachelbel d'affilée, une corde de mi qui lâche au pire moment et un oncle qui voulait un tube de fanfare.

Samedi, on a joué à un mariage dans une masia, une vieille ferme, près de Llíria. Trente-huit degrés à l'ombre, et nous n'étions pas à l'ombre. On nous avait installés sous un olivier magnifique qui protégeait tout le monde sauf l'alto.
Pour ceux qui ne savent pas : au Cuarteto Turia, on est quatre. Sergio, second violon, qui garde un éventail dans son étui depuis 2022. Laia, alto, la seule d'entre nous capable de lire un contrat. Toni, violoncelle, qui conduit la camionnette et met la radio très fort. Et moi, premier violon, qui stresse à chaque mariage comme si c'était le mien.
Onze fois Pachelbel
La mariée avait demandé à entrer sur le Canon de Pachelbel. Classique, joli, sans surprise. Ce qu'on ne savait pas, c'est qu'elle arriverait avec vingt-cinq minutes de retard, parce que la voiture ancienne qu'ils avaient louée avait surchauffé sur la route et qu'il avait fallu attendre sur le bas-côté qu'elle refroidisse.
L'organisatrice, une fille avec une oreillette qui ne lâchait pas son téléphone, nous a fait signe : « Continuez à jouer. » Alors on a continué. Le Canon repose sur une basse de huit notes qui se répète sans arrêt, donc on peut le jouer en boucle jusqu'à la fin des temps. On l'a joué onze fois. À la sixième, Toni avait les yeux fermés comme s'il méditait. À la huitième, Sergio glissait des ornements qui n'étaient pas sur la partition. À la dixième, les invités ne savaient plus si c'était la cérémonie ou une performance d'art contemporain.
Quand la mariée est enfin apparue, la robe collée au dos et un sourire héroïque aux lèvres, on a attaqué le Canon une douzième fois, pour de vrai cette fois, et je vous jure qu'il n'a jamais aussi bien sonné. On avait les doigts chauds, ce qui dans la bouche d'un musicien est un compliment.
La corde
Le pire est arrivé pendant la signature. On devait jouer l'« Aria » de Bach, lente, pleine de notes longues sur la corde de mi, la plus aiguë, la plus fine, celle qui souffre le plus de la chaleur et de l'humidité. Je la sentais se désaccorder depuis le début de l'après-midi, et je la corrigeais avec le tendeur entre deux morceaux, les doigts moites.
Au milieu d'une note longue de la deuxième mesure, juste au moment où les mariés se penchaient sur le registre, la corde a cassé. Ça fait un bruit sec, comme un petit coup de fouet, et le bout libre vous saute près du visage. Toute la masia l'a entendu. Un petit garçon au premier rang a dit « Waouh ! » avec une admiration sincère.
À ce moment-là, il y a deux options : s'arrêter ou continuer. Je me suis arrêtée une fraction de seconde qui m'a paru une semaine, puis j'ai joué tout le reste une octave plus bas, sur la corde de la, en changeant les doigtés au fur et à mesure. Ça sonnait bizarre, un peu plus sombre, mais ça sonnait. Laia m'a jeté un coup d'œil avec cette tête qu'elle fait, moitié panique moitié fierté. Personne n'a rien remarqué, sauf le petit garçon, qui m'a fixée tout le reste de la cérémonie comme si j'étais une super-héroïne.
J'avais les jambes qui tremblaient. Et aussi envie de rire, ce qui m'arrive quand la peur s'arrête d'un coup.
Paquito
Pendant le vin d'honneur, alors que je changeais la corde derrière la camionnette, un monsieur en chemise de lin, le visage très rouge, s'est approché. L'oncle du marié. Il voulait qu'on joue « Paquito el chocolatero », l'hymne de fanfare qui termine toutes les fêtes en Espagne. Laia lui a expliqué très poliment que ce n'était pas dans notre répertoire. Il nous a regardés comme si on avait insulté sa mère.
On l'a joué à l'oreille. Toni battait la mesure en tapant sur la caisse du violoncelle, Sergio faisait la trompette au violon, moi j'inventais ce que je pouvais. Dix secondes plus tard, trente personnes en costume faisaient la danse, s'accroupissant et se relevant les poings sur les hanches sous un soleil à faire fondre le goudron. L'oncle pleurait de bonheur. Il nous a donné vingt euros de pourboire, un billet plié en quatre et un peu humide.
On est rentrés de nuit dans la camionnette de Toni, le violoncelle sanglé à l'arrière et les vitres baissées. Personne n'a beaucoup parlé. Je suis arrivée à une heure et demie, Marta dormait déjà, et je suis restée un moment debout dans la cuisine, l'étui ouvert sur la table, à regarder la corde neuve, qui n'avait encore rien eu à endurer.


