violon · pluie · atelier
L'âme avait bougé
Un après-midi de pluie, un violon qui sonnait soudain comme s'il portait une chaussette, deux jours sans lui et un ancien camarade du conservatoire devenu luthier dans El Carmen.

Mercredi après-midi, il a plu comme il pleut à Valence en octobre, c'est-à-dire rarement et mal : rien pendant des semaines, puis d'un coup une heure entière d'eau qui tombe en biais et transforme la rue de Sueca en rivière pleine de feuilles de platane. La pluie m'a surprise à mi-chemin de l'école de musique, à vélo, l'étui sur le dos. L'étui est imperméable, d'après l'étiquette. Je suis arrivée en cours les cheveux collés au visage et le jean deux fois plus lourd, et la gardienne m'a tendu un rouleau d'essuie-tout sans un mot, comme on tend une serviette à un chien.
Le violon avait l'air sec. Je l'ai accordé, j'ai donné mes cours, je suis rentrée quand la pluie s'était arrêtée et que le trottoir brillait. Je n'ai rien remarqué. Ou j'ai remarqué quelque chose et j'ai décidé que non, ce qui chez moi revient au même.
Une chaussette
Je m'en suis vraiment rendu compte jeudi matin, sur le balcon, avec mon café. J'ai sorti le violon pour travailler le mouvement lent du Haydn, celui de la soirée chez Toni, et la corde de sol a sonné comme si on lui avait enfilé une chaussette. Étouffée, sourde, avec un petit bourdonnement en dessous, comme une mouche prisonnière d'un abat-jour. J'ai essayé le ré. Pareil. J'ai essayé le mi, et lui au moins était resté lui-même, criard et fier.
Marta est sortie en pyjama, une orange à moitié épluchée à la main, et m'a demandé ce qu'il avait, le violon, parce qu'il sonnait « enrhumé ». Marta ne connaît rien à la musique, mais elle a une oreille de voisine qui ne rate rien.
J'ai allumé la lampe du téléphone et j'ai regardé par l'ouïe droite, l'une des deux fentes en forme de S sur la table du violon. Là-dedans, quand tout va bien, on voit un petit bâton d'épicéa, debout, tenu uniquement par la pression entre la table et le fond. Il n'est pas collé. Il n'y a pas de clou. Il tient parce qu'il est exactement au bon endroit. Et il n'était pas exactement au bon endroit. Il penchait un peu vers l'intérieur, comme un ivrogne appuyé contre un réverbère.
Jordi
La première chose qu'on apprend quand l'âme a bougé, c'est de ne rien serrer ni desserrer n'importe comment, parce que si elle tombe complètement pendant que les cordes tirent, la table peut s'enfoncer. Alors j'ai détendu un peu les quatre cordes, tout doucement, j'ai couché le violon dans l'étui comme un œuf et je suis allée à pied jusqu'à El Carmen, en poussant le vélo.
L'atelier est dans une ruelle derrière les Torres de Quart, un rez-de-chaussée avec une porte en bois vert et une sonnette qui ne sonne pas. C'est celui de Jordi, qui était au conservatoire avec moi. Il jouait du violon lui aussi, une année devant moi, et mieux que moi, soyons honnêtes. En troisième année, il a arrêté. Je n'ai jamais vraiment su pourquoi. Un été, il est parti à Crémone faire un stage et il est revenu en disant que l'intérieur l'intéressait plus que l'extérieur, et nous avons tous pensé que c'était une formule pour ne pas s'expliquer.
Ça sent le vernis, la colle chaude et les copeaux. Des violons sans cordes pendent du plafond au bout de fils de fer, comme des jambons, et sur une table un violoncelle est ouvert, sans table d'harmonie, ce qui donne un peu l'impression de regarder quelque chose qu'on ne devrait pas. Jordi portait un tablier de cuir et, au bout du nez, des lunettes de lecture que je ne lui connaissais pas. Il m'a dit : « Elena Vidal, tu as une sale tête », puis, en voyant le violon : « Ah non, la sale tête, c'est lui. »
Deux millimètres
Il a regardé par l'ouïe avec une lampe de dentiste. Il a dit que l'humidité de mercredi avait fait gonfler un peu le bois et que l'âme, qui était déjà juste, avait perdu sa pression. Rien de grave. Mais le violon devait rester jusqu'à vendredi, le temps de s'acclimater et qu'il la règle comme il faut.
Jusqu'à vendredi. Deux jours. Je n'ai pas passé deux jours sans mon violon depuis une grippe en 2019.
Je lui ai demandé si je pouvais regarder. Il a sorti un outil en acier en forme de S allongé, a glissé la pointe par l'ouïe, a accroché l'âme par un côté et l'a remise debout d'un geste si petit que je l'ai presque raté. Ensuite, il l'a poussée vers le chevalet, petit coup par petit coup. Deux millimètres, a-t-il dit. Chaque demi-millimètre change le son. Je lui ai demandé comment il sait lequel est le bon, et il a haussé les épaules : « Je le joue. S'il me plaît, c'est celui-là. »
Donc il joue encore. Il me l'a dit sans que je demande : la scène ne lui manque pas, mais chaque violon qui sort de l'atelier, il le joue d'abord, seul, porte fermée, et ça lui suffit. Il n'a rien dit du trac. Moi non plus.
Jeudi après-midi, j'ai donné mes cours avec le violon de prêt de l'école, qui a un autocollant de dinosaure sur le fond et une corde de la qui sonne comme une boîte de conserve. Nil l'a remarqué tout de suite. Il m'a demandé si je m'étais acheté un nouveau violon, et je lui ai répondu que non, que le mien était chez le docteur. Il m'a regardée très sérieusement et m'a demandé s'il allait guérir. Nil pose toujours la question importante.
Aujourd'hui à midi, je suis allée le chercher. Jordi me l'a rendu accordé et m'a fait jouer sur place, au milieu des violons suspendus, un sol à vide, long, avec tout l'archet. Il a sonné comme sonne le mien. Ni mieux ni moins bien : le mien. J'ai dû regarder le violoncelle ouvert un instant.
Il m'a pris onze euros, « tarif camarade ». Je ne sais pas ce qu'il a, ce mois-ci, avec les onze euros.
Je suis rentrée à vélo, lentement, en freinant à chaque feu des deux mains. À la maison, j'ai ouvert l'étui sur le balcon et j'ai incliné le violon vers la lumière. Par l'ouïe droite, on voyait l'âme : un bâton d'épicéa de l'épaisseur d'un crayon, debout, à sa place, qui tient tout sans que personne le voie.


