quartier · automne · mains
Deux euros de mains chaudes
Le premier vrai froid, un chariot de marrons apparu du jour au lendemain à mon coin de rue et une voisine qui en savait plus que moi sur mon balcon.

Aujourd'hui, la moitié de l'école manquait. Remei l'a annoncé à seize heures en salle des profs, la liste à la main : le vendredi avant la Toussaint, les gamins partent au village avec leurs grands-parents, et les profs restent avec ceux qui n'ont pas de village. Il m'en est resté deux sur six. Lucía, qui m'a raconté que la chauve-souris moche est toujours chez elle, dans son chapeau de sorcière, et une nouvelle de sept ans qui a passé le cours à me demander si le violon de prêt de l'école avait un prénom. À six heures dix, j'étais dehors, et il faisait nuit. Depuis le changement d'heure, je sors de cours avec l'impression que quelqu'un a éteint la ville sans prévenir.
Et j'avais les mains froides. Pas le froid habituel, celui du trac, mais un vrai froid : le premier de la saison. Il faisait seize degrés, ce qui à Valence relève presque de l'urgence, et je portais encore ma veste en jean de septembre parce que je n'ai pas sorti de l'armoire le manteau de ma grand-mère.
La fumée
Je l'ai sentie avant de la voir. En descendant la calle de Sueca, à hauteur du marché, l'air a changé : une fumée sucrée, un peu de bois, un peu de sucre brûlé. À mon coin de rue, devant la maison basse en face de mon balcon, un chariot de marrons était apparu. Un fût de tôle noire avec une cheminée de travers, une poêle percée de trous posée dessus et, derrière, assise sur une chaise paillée, une dame en bonnet de laine avec des maniques à fleurs.
Hier, il n'était pas là. Je le sais parce qu'hier je suis passée devant, de nuit, avec une chauve-souris en carton collée sur mon étui, et ça ne sentait rien. Aujourd'hui, d'un coup, c'était l'automne.
J'ai appuyé le vélo contre le réverbère et j'ai fait la queue, qui se composait d'un monsieur et de son chien. Le monsieur a demandé une douzaine « des grosses » et le chien s'est assis pour regarder la poêle comme on regarde la télé. La dame remuait les marrons avec une pelle en bois brûlée au bout et, de temps en temps, les couvrait d'un sac mouillé qui lâchait une vapeur blanche en touchant le fer.
Six marrons et une patate douce
J'ai demandé six marrons et un moniato, c'est comme ça qu'on appelle la patate douce ici, et c'est comme ça que l'appelait mon grand-père. Deux euros. Elle m'a tout donné dans un cornet de papier journal, les marrons dessus et la patate douce dessous, ouverte et fumante, et dès que je l'ai pris à deux mains j'ai senti mes doigts revenir un par un, comme quand on entre dans une maison et que quelqu'un allume les pièces devant vous.
Je suis restée là au lieu de partir, le cornet serré contre la poitrine. La dame m'a regardée sous son bonnet et m'a dit : « C'est toi, la violoniste. Celle du troisième. » Je lui ai demandé comment elle le savait. Elle a pointé sa pelle vers le haut, vers mon balcon, qui paraît minuscule depuis la rue, avec sa rambarde couverte d'écorces d'orange en train de sécher. « Le matin, à neuf heures, a-t-elle dit. Tu joues un truc lent qui revient tout le temps. »
C'était le Haydn. Le mouvement lent, celui des notes longues. J'ai rougi dans le noir, ce qui se voit tout autant.
L'oranger
Elle s'appelle Encarna. Elle habite la maison basse, celle de l'oranger en pot que j'avais découvert le dimanche du changement d'heure, en comptant les toits. Je lui ai dit que je m'étais demandé qui cueillerait ces oranges, que ça me faisait de la peine de les imaginer oubliées sur l'arbre. Elle a ri, d'un rire rauque, de vieux tabac.
« Elles sont amères, xiqueta. Personne ne les mange. Je les cueille en janvier et j'en fais de la confiture, c'est tout ce qu'elles savent faire. » Elle m'a raconté qu'elle installe son chariot à ce coin depuis vingt-huit hivers, du vendredi avant la Toussaint jusqu'à ce que la rue sente la fleur d'oranger, et qu'elle connaît le quartier à ce qu'il commande. Les jeunes, des marrons. Les vieux, de la patate douce. Ceux qui sont tristes, les deux.
Je lui ai demandé ce que j'étais, moi. Elle a regardé mon cornet. « Toi, tu avais froid. »
Elle m'a proposé sa chaise paillée une minute et je ne sais pas pourquoi j'ai accepté. Je suis restée dix minutes assise près du fût, à éplucher des marrons avec les ongles en me brûlant, pendant qu'elle servait un couple, un livreur qui avait gardé son casque et un petit garçon qui a payé en pièces de dix centimes comptées dans le creux de sa main. La chaleur du fût me rentrait dans les genoux. Vu d'en bas, mon balcon avait l'air d'appartenir à quelqu'un d'autre.
Le cornet
Je suis montée avec deux marrons et la patate douce. Marta était sur le canapé, enroulée dans le plaid, en train de corriger des papiers au stylo rouge. Je lui ai tendu la patate douce sans rien dire et elle l'a mangée avec les doigts, en soufflant dessus, en tachant un coin des papiers. Elle a dit que la première patate douce de l'année portait bonheur, ce qu'elle venait d'inventer.
Au moment de jeter le cornet, j'ai vu que c'était une page de mots croisés. Remplie à moitié, au crayon, d'une grosse écriture penchée. Il manquait trois mots. L'un d'eux, à l'horizontale, disait : « Fleuve de Valence, cinq lettres ». Ça m'a agacée qu'il lui ait échappé, alors qu'elle l'a juste à côté. Puis je me suis dit qu'elle le connaissait peut-être très bien et qu'elle l'avait laissé pour celui qui emporterait le papier.
Je l'ai rempli avec le crayon de mon étui, celui avec lequel j'avais écrit la phrase de Nil à l'intérieur du couvercle. J'ai lissé la page sur le pupitre, avec une tache de patate douce dans un coin, à côté du Haydn. Demain à neuf heures, quand je jouerai le mouvement lent, je vais essayer de le prendre un peu plus lentement. En bas, à cette heure-là, il n'y aura pas encore de fumée.


