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Chauves-souris en carton
L'école de musique a fêté Halloween un jeudi : vingt-deux chauves-souris découpées par terre dans la cuisine, une sorcière dont le chapeau ne passait pas sous l'archet et la toccata de Bach à cinq violons.

À l'école de musique, il y a une dispute qui revient chaque octobre en salle des profs, à côté de la machine à café toujours en panne : est-ce qu'on fête Halloween ou pas. Remei, la directrice, dit que non, qu'on est une école de musique et pas une confiserie. Le prof de guitare dit que oui, parce que les gamins arrivent déguisés de toute façon et que faire semblant de ne pas les voir, c'est pire. Cette année la guitare a gagné à l'usure, avec une condition de Remei : pas de vraies citrouilles, parce que l'an dernier quelqu'un en a oublié une dans la salle quatre et qu'en décembre ça sentait encore.
On a décidé de le faire aujourd'hui, jeudi, parce que vendredi la moitié de l'école part au village pour la Toussaint. Et on a décidé que chaque prof décorerait sa salle « avec ce qu'il avait ». Quand je l'ai raconté à ma iaia au téléphone, elle a dit qu'ici ce qu'on a, c'est la Toussaint et les beignets, et que le reste, ce sont des histoires de télé. Puis elle m'a demandé en quoi les enfants allaient se déguiser.
Ce que j'avais
Ce que j'avais, c'étaient deux feuilles de carton noir achetées hier soir au bazar de la rue de Cádiz, une paire de ciseaux à bouts ronds et Marta, qui découpe mieux que personne parce que, petite, elle faisait les décorations de sa falla. On s'est assises par terre dans la cuisine, le seul endroit où on tient à deux, et on a découpé des chauves-souris jusqu'à minuit. Les miennes ressemblaient à des oiseaux qui n'ont pas eu de chance. Celles de Marta avaient des oreilles, des dents et un avis sur tout. On en a fait vingt-deux. Marta a dit que vingt-deux, c'était un nombre sérieux de chauves-souris, et qu'avec moins les gens croiraient à un oubli.
Cet après-midi, je les ai emportées à vélo dans une pochette à partitions, et j'en ai collé quatorze sur la porte de la salle et huit au mur, autour du portrait de Pau Casals que quelqu'un a accroché il y a des années et que personne n'ose décrocher. Casals, avec sa pipe et son crâne chauve, entouré de chauves-souris, avait enfin l'air un peu content.
Déguisés avec un archet
La première arrivée, c'était Lucía, neuf ans, en sorcière : cape violette, nez en caoutchouc avec une verrue et un chapeau pointu de presque un demi-mètre. Elle a calé le violon sur son épaule et le chapeau a cogné la volute. Elle a essayé de pencher la tête et le chapeau a glissé en arrière. Elle a essayé de le mettre de travers, comme un pirate. À la fin, elle l'a retiré avec une dignité immense, l'a posé sur le pupitre d'à côté et a annoncé : « Aujourd'hui, je suis une sorcière en vacances. »
Ensuite sont arrivés les jumeaux, Hugo et Pau. Hugo était en squelette. Pau était en quelque chose qui, d'après sa mère, était un vampire et, d'après lui, « une chauve-souris qui s'est transformée en personne », ou l'inverse, on n'a jamais su. Le squelette a voulu jouer avec ses gants, des gants noirs avec les os peints en blanc, et je l'ai laissé faire, parce qu'en vérité on voyait très bien ses doigts. Pour la première fois de l'année, j'ai pu lui montrer où se pose le quatrième doigt en désignant un os.
Nil est venu sans déguisement. Je lui ai demandé en quoi il était venu et il m'a répondu « en Nil », très sérieux. Puis, à voix basse, il m'a avoué que sa mère lui avait fabriqué un costume de citrouille et qu'il n'avait aucune intention de le porter devant quelqu'un qui joue du violon.
La toccata
Ils voulaient la toccata. Tous. Celle de Bach, celle de l'orgue, celle qu'on entend dans les films quand une porte grince. Hugo l'a chantée si bien que deux mères ont passé la tête depuis le couloir. Je leur ai expliqué que ça se joue sur un orgue avec des pédales et des tas de tuyaux, et que nous, on était quatre petits violons et un grand. Peine perdue.
Alors j'ai écrit au tableau les premières notes, la, sol, la, et la dégringolade qui suit, tout sur la corde de la, la seule qu'ils connaissent. On l'a jouée à cinq, mal et très fort : le squelette avec ses gants, la sorcière en vacances avec son chapeau sur le pupitre, la chauve-souris-personne, et Nil, « en Nil », qui faisait la partie grave avec sa tête de concert. Ça sonnait exactement comme ce que c'était, des gamins qui jouent à être un orgue. Pau riait tellement qu'il a dû s'asseoir par terre.
Je me suis souvenue de la répétition de la fanfare de samedi et du chef à la barbe taillée à la règle. Je lui ai piqué sa phrase sans honte : « Encore une fois, et cette fois écoutez-vous. » Ce n'était pas mieux. Mais Lucía a joué un peu moins fort pour entendre Hugo, et Hugo, en s'en rendant compte, aussi, et pendant trois mesures ça a sonné comme une seule chose, petite et bancale. Puis ça s'est terminé sur un accord qu'on ne trouve dans aucun traité d'harmonie.
Remei est passée devant la porte, a regardé les chauves-souris, a regardé Casals et a continué son chemin sans rien dire. Je crois qu'elle souriait. Je n'en jurerais pas.
Celle qui restait
À huit heures, en rangeant, il restait une chauve-souris dans la pochette, une des miennes, celles qui ressemblaient à des oiseaux. Lucía m'a demandé si elle pouvait la garder. Je lui ai dit que c'était la plus moche. Elle m'a répondu que c'était pour ça, et l'a rangée dans son chapeau.
Je suis rentrée à vélo, il faisait déjà nuit, avec un bout de scotch collé à la manche. À un feu rouge de la rue de Sueca, je me suis aperçue qu'une des chauves-souris de Marta était collée sur mon étui à violon, à l'extérieur, depuis je ne sais quand. Je l'ai laissée. Elle a fait tout le chemin avec moi jusqu'à Russafa, avec ses oreilles et ses dents, à regarder les voitures derrière nous.


