dimanche · heure · appartement
L'heure en trop
Dimanche, on a changé l'heure et on m'a offert soixante minutes dont je ne savais que faire. Un four qui ment, un balcon dans la pénombre et une heure entière sans que personne m'attende.

Dimanche, au milieu de la nuit, on nous a retiré une heure de sommeil pour nous la rendre au matin, ce qui est la seule fois de l'année où l'on me donne du temps sans que je le demande. Je me suis réveillée à sept heures dix en croyant qu'il était huit heures dix, et je suis restée au lit à faire des comptes comme une comptable : s'il est déjà huit heures dix mais qu'il est en réalité sept heures dix, alors il me reste une heure. Une heure de quoi ?
Je ne sais jamais quoi en faire. En mars, c'est simple, c'est un vol et on n'en parle plus. Mais en octobre l'heure surgit sans prévenir, comme un billet oublié dans la poche d'un manteau, et je reste là à la regarder sans oser la dépenser.
Le four ment
D'abord, je suis allée à la cuisine préparer le café. L'horloge du four affichait huit heures et quart. C'est la seule horloge de l'appartement que ni Marta ni moi ne savons régler : elle a trois boutons et un mode d'emploi que Marta a jeté il y a deux ans lors d'un grand rangement. Alors au printemps, quand elle prend une heure de retard, on la laisse telle quelle et on soustrait de tête pendant six mois. Ce matin, pour la première fois depuis mars, le four disait la vérité. Il avait raison. Il était arrivé au présent à force de patience, sans que personne y touche.
J'y ai vu un signe de quelque chose, sans savoir de quoi. Marta est sortie de sa chambre en pyjama, les yeux gonflés, a regardé le four et a dit : « Bizarre, il ne ment pas aujourd'hui. » Puis elle est retournée se coucher.
Soixante minutes sur le balcon
J'ai donc gardé mon heure. Pas de cours, pas de répétition, le quatuor se repose jusqu'à ce que quelqu'un nous réengage. J'ai traîné une chaise sur le balcon avec mon café et le plaid du canapé, et je me suis assise pour regarder la rue à huit heures d'un dimanche matin qui, pour le reste du quartier, n'était encore que sept heures.
La rue était à moitié éteinte. Un monsieur promenait un vieux chien qui s'arrêtait à un réverbère sur trois. La boulangerie du coin venait de lever son rideau et l'odeur du pain chaud montait jusqu'au troisième. Une fille est passée à vélo, phares allumés, parce que le jour n'avait pas fini de se lever, et j'ai pensé à mon frein neuf, qui améliore tout, et au vieux câble toujours dans l'étui de mon violon.
Je n'ai pas joué. N'importe quel autre dimanche, c'est ce que j'aurais fait, une heure d'harmoniques de la partita avant que les voisins ne se plaignent. Mais il m'a semblé qu'une heure offerte ne devait pas servir à travailler, et le violon est resté dans son étui, adossé au mur, à me regarder d'un air un peu vexé.
En revanche, j'ai compté les toits. De ma chaise, on en voit quatorze, et sur l'un d'eux, la maison basse d'en face, il y a un oranger dans un énorme pot que je n'avais jamais remarqué, parce qu'en été ses feuilles se fondent dans le reste. Maintenant, avec la lumière rasante, il avait de petits points de couleur. J'ai pensé aux oranges de la tante de Marta, et au fait que dans quinze jours celles de cet arbre seraient mûres aussi, sans que personne les cueille.
Le soir, à six heures
Ce que personne ne raconte, c'est ce qui se passe à la fin de la journée. Hier à six heures du soir, il faisait déjà nuit. Je suis sortie chercher du pain, les lampadaires étaient allumés et la place du marché avait cet air des jours partis plus tôt que prévu, où tout le monde fait comme si de rien n'était. J'ai acheté une baguette et une orange à l'unité, et la fruitière m'a dit que tout devient plus court et plus long en même temps.
Ce soir, je suis rentrée de mes cours à sept heures et demie avec l'impression de rentrer à l'aube. Nil, mon élève de sept ans, m'a demandé pourquoi il faisait si noir dehors s'il n'était pas tard. Je lui ai dit que l'heure avait changé. Il m'a demandé où était passée l'heure qu'on nous avait prise au printemps. « Nulle part, ai-je dit. On l'a rendue. » Il a froncé les sourcils. « Ben moi, j'ai pas vu qu'on la rendait. »
Moi non plus, Nil. Mais hier matin sur le balcon, avec le café devenu tiède, j'ai compris que j'avais mangé l'heure entière sans rien faire et que, pour une fois, je ne m'en étais pas sentie coupable. Le four affichait la bonne heure. Dans la rue, le vieux chien arrivait enfin au quatrième réverbère.


